JARFJORD (Norvège) (AFP) - Jan Egil Trasti, un éleveur de rennes à la frontière russo-norvégienne, se désole de la difficulté accrue de nourrir ses bêtes,
conséquence visible du réchauffement climatique et d'un grignotage des terres de transhumance par l'industrie.
"Depuis trois ans, je suis obligé de donner du fourrage à mes 800 rennes durant les mois les plus froids. C'est plus cher et ça donne plus de
travail", soupire cet éleveur du peuple autochtone sami.
Car le lichen devient de plus en plus inaccessible, alors que les redoux se succèdent en hiver. La neige fond, puis gèle, et le sol se recouvre de plusieurs couches
de glace que les cervidés sont incapables de briser pour manger.
Les ancêtres nomades de Jan ont élevé des rennes pendant des siècles. Son grand-père le faisait dans la toundra de Russie, avant de s'installer côté
norvégien.
"J'ai ça dans le sang. Et j'espère que l'un de mes fils prendra la suite", glisse l'éleveur, avec un doute dans le regard. Les maigres
gains de l'activité sont bien inférieurs au salaire moyen norvégien.
Seule une minorité de Samis -environ 3.000- vivent de l'élevage des rennes en Norvège, un cheptel de 240.000 bêtes.
Un renne se vend 240 euros, la viande 7 euros par kilo. Jan touche aussi des aides si des prédateurs tuent ses bêtes et vend les peaux ou les bois à des touristes
friands de couleur locale.
"Pour moi, la tradition samie, c'est élever des rennes", résume cet homme, qui ne parle pas le sami. "Mes parents n'avaient
pas le droit de parler le sami à l'école dans les années 60", explique Jan. Culpabilisés, il n'ont pas transmis la langue.
En ce mois de novembre, la neige n'a pas encore enveloppé la végétation anémique du Grand nord, où régnera bientôt l'obscurité totale, après la clarté continue de
l'été. Dans cette zone jouxtant la rude mer de Barents, les températures sont inhabituellement douces, au-dessus de zéro.
Jonathan Colman, spécialiste de "l'écologie des rennes" à l'Université d'Oslo, explique que parfois "les rennes ne peuvent pas digérer la glace infiltrée dans le
lichen et ils meurent". Dans le passé, la neige tombait sur un sol sec. Désormais, la pluie gorge d'eau cette nourriture de prédilection, qui gèle avec cette humidité.
Pour éviter de perdre des animaux, les samis doivent donc les diriger vers des terres au lichen sec. La tradition ancestrale de libre circulation des troupeaux, à
travers tout le nord du pays, revêt ainsi une importance accrue.
Les samis norvégiens rejoignent leurs troupeaux, parfois à des kilomètres, dans des véhicules motorisés. Mais leurs cousins "nenets" de la toundra russe
accompagnent encore la transhumance en traîneau et sous des tentes.
Or cette mobilité s'est compliqué en raison de l'industrialisation. Des mines de minerais de fer, fermées il y a 15 ans, viennent de rouvrir près de la frontière
russe. [ Il s'agit de la mine de Sydvaranger exploitée par la société Australienne Northern Iron Limited - NDLR ] [ 1 ]
Ailleurs, terminaux de gaz liquéfié, éoliennes et routes fragmentent et réduisent les pâturages.
Le Centre international pour l'élevage des rennes regrette "l'influence marginale des éleveurs sur le développement de leurs terres traditionnelles".
La loi spécifie pourtant que "la Norvège a été construite sur le territoire de deux peuples, les Samis et les Norvégiens", souligne Christina Henriksen, une Samie
qui coordonne un programme d'aide à trois peuples autochtones de la région arctique de Barents traversant la Norvège, la Finlande et la Russie.
Au final "les rennes s'adaptent" à ces changements et "leur population n'a jamais été aussi importante", tempère néanmoins Jonathan Colman.
Récemment, ce sont plutôt des conflits avec la population qui ont menacé les rennes vagabonds, accueillis à coups de fusil sur des terres agricoles ou dans les
villes.
Sites :
[ 1 ] http://www.northerniron.com.au/